Récit autobiographique (exemple de style)

Ce récit reflète mon style d'écriture, sans toutefois être représentatif des écrits biographiques que je réalise pour mes client·e·s. Ma propre voix s'efface alors au profit de celle du ou de la biographié·e.

Je suis couchée sur le carrelage glacial, à moitié habillée. J’ai froid. Des débris de porcelaine jonchent le sol à ma gauche, mon portable repose à terre, quelques centimètres plus loin.

Je réalise que je viens de m’évanouir pour la deuxième fois en quelques minutes. Alerté par le son sourd provoqué par ma chute, mon compagnon apparaît dans l’entrebâillement de la porte. Il m’aide à me relever.

Ma tête tourne, mon corps vacille, je tiens à peine sur mes jambes. Le téléphone sonne. Au bout du fil : ma docteure, avec laquelle j’étais en communication lorsqu’un malaise m’a fait perdre connaissance. Je l’entends parler calmement à A. Elle lui annonce qu’une ambulance est en route. Mon compagnon a été testé positif à la Covid-19 il y a peu et elle soupçonne qu’il en sera de même pour moi.

Je suis couverte de sueur, je grelotte et je sens l’angoisse monter. J’ai besoin de me laver, là, tout de suite. J’ignore mes jambes qui flanchent et grimpe dans la baignoire, soutenue par A. J’ai à peine le temps de sentir l’eau chaude sur ma peau que je me réveille à nouveau par terre – tête au sol, pieds sur la baignoire. Troisième syncope en cinq minutes, quelque chose ne tourne définitivement pas rond.

Face à mon obstination, mon compagnon accepte de me laver tant bien que mal. L’eau tiède m’apaise, même si ma tête tourne. Je me sèche et m’habille doucement. A. m’accompagne dans le salon, où je m’allonge sur le canapé. Je perçois son inquiétude et réalise que je lui ai fait peur. Il me regarde avec attention, soulagé de me voir reprendre des couleurs après avoir rattrapé mon corps inerte quelques instants plus tôt.

L’ambulancier est là. Masque, visière en plexiglas, combinaison, … les médias m’avaient préparée à ce genre d’image, mais l’effet n’est pas le même dans mon propre salon. Il vérifie rapidement le taux d’oxygénation de mon sang, tout est en ordre. Je respire, dans tous les sens du terme.

Il me soutient pendant que je descends prudemment les marches de la terrasse afin de prendre place dans l’ambulance. L’accent germanophone de l’urgentiste me rassure, son regard souriant fait du bien.

Mon arrivée aux urgences met fin à trente-sept ans sans contact direct avec un lit d’hôpital. Perfusion, prise de sang, scanner des poumons et de la tête et – surtout – l’attente… longue, solitaire, légèrement angoissante. Un à un, les résultats tombent : tout est négatif. Ni anticorps, ni trace du virus suite à la tomodensitométrie… Pourtant, la fièvre grimpe et la tête tourne. Fin d’après-midi, après plus de six heures aux urgences, on me laisse rentrer chez moi.

Incapable de tenir sur mes deux jambes, j’élis domicile sur le canapé du salon. Je l’ignore encore, mais il deviendra mon point de chute principal pendant plusieurs semaines.

Il faut six jours au laboratoire pour faire parvenir les résultats du test PCR à mon médecin. Elle me confirme la présence du virus un vendredi soir, sur ma messagerie. Mais l’indésirable n’est pas venu seul : la prise de sang a révélé une infection bactérienne atypique, à l’origine de pneumopathies. Une intense cohabitation…

Décidée à apprivoiser les deux intrus, je parcours différents articles et regrette instantanément mes lectures : « When COVID-19 co-exists with a bacterial pathogen ”Chlamydia pneumonia”, the highly infectious, but simple flu-like illness, becomes life-threatening. » Des brouillons d’éloge funèbre commencent à prendre forme dans ma tête fiévreuse.

Je l’avoue, j’ai peur. Les dernières recommandations de mon médecin n’aident pas : ce week-end sera déterminant. Le virus semble agir en deux phases et je suis au début de la deuxième. Celle qui est imprévisible, celle où tout peut basculer. Les consignes sont claires : au moindre symptôme supplémentaire – fièvre, douleur thoracique, perte de connaissance – c’est le retour aux urgences.

J’attends impatiemment le neuvième jour, celui qui marquera la fin de ce palier angoissant. J’ignore si c’est la commotion cérébrale due à ma chute, le virus, l’infection bactérienne ou le discours anxiogène ambiant, mais je ne me suis jamais sentie aussi faible ni inquiète. Et pourtant j’ai de la chance, beaucoup de chance. Car je passerai ces jours sans nouveaux symptômes. Je parviendrai même à me lever sans tomber. Et je réaliserai une chose essentielle : je n’ai plus peur.

Toute ma vie, j’ai ressenti cette urgence de faire, d’expérimenter, de réaliser… tant de choses, tant de rêves et d’idées. Poussée par la crainte de ne pas avoir le temps, j’ai accumulé les projets, les engagements et les formations – jusqu’à m’épuiser.

L’angoisse ressentie lors de la phase la plus aiguë de mon infection m’a permis de réaliser que, si j’avais dû partir, ici et maintenant, j’aurais été en paix.

J’ai vécu tout ce que je m’étais promis de vivre. J’ai le privilège d’être entourée de gens merveilleux. J’ai fait des expériences incroyables, tant au niveau professionnel que personnel. J’ai voyagé, j’ai appris, j’ai exploré.


Il n’y a plus de non-dits, de regrets, de « et si seulement, … ». Tout ce qu’il me semblait autrefois urgent de faire a été fait.


Cette réalisation est sans le doute le cadeau le plus précieux de mon expérience avec ces micro-organismes en escale dans mon corps. J’emploie le présent, car ils y sont toujours, après trois semaines de cohabitation plus ou moins aliénante. Mais, même si leur présence est encore perceptible physiquement, ils ne m’affectent plus mentalement.


La vie est imprévisible. Il en faut peu pour tout faire basculer.

Prenons soin de ce qui compte.

© 2020 Anouchka Nyssen Écrivain des Mémoires – Tous droits réservés