Récit autobiographique (exemple de style)

Mis à jour : janv. 16

Ce récit reflète mon style d'écriture, sans toutefois être représentatif des écrits biographiques que je réalise pour mes client·e·s. Ma propre voix s'efface alors au profit de celle du ou de la biographié·e.

Octobre 1994 J’ouvre la porte et je la découvre à sa place habituelle, assise sur son vieux fauteuil en bois, face à sa télévision. Vêtue d’une élégante jupe droite et d’un chandail coloré, ma grand-mère m’accueille avec un sourire alors que je me pose à sa gauche, sur le pouf en cuir marocain qui ne connaît que moi. Notre rituel est tellement installé qu’il ne nécessite aucun mot. J’ai douze ans et mes soirées, je les passe ici – loin des volutes de fumées qui étouffent le salon de mes parents, un étage plus bas. Près de ma grand-mère, je me sens bien, à ma place, dans l’instant : pieds nus et en robe de nuit, savourant une poignée de raisins enrobés de chocolat. Ouverte à toutes les idées, même les plus éloignées des siennes, Mamy est la confidente naturelle et privilégiée de beaucoup de monde. Sage et cultivée, elle est aussi une conteuse et une écrivaine hors pair. J’adore écouter ses histoires et elle m’offre la même attention en retour. Un cadeau précieux dont je n’hésite pas à faire usage. Du haut de mon petit mètre cinquante, j’ai plus de questions que de réponses sur ce monde, sur l’origine de notre vie et sur ce qui nous attend après celle-ci. La morbide réalité de notre finitude hante mes pensées d’enfant. Je sais que la mort fauchera ma grand-mère et cette certitude me terrorise. Je l’observe, sereine, tellement belle. À près de quatre-vingts ans, elle en paraît vingt de moins. À peine une ride, un regard bleu perçant et ce sourire – chaleureux et accueillant. Je l’observe, et je sens que le moment est venu de lui poser cette question que je porte en moi depuis longtemps : — Mamy, j'aimerais que tu me promettes quelque chose. — Hm... — Tu sais que j'ai très peur de te perdre... J'aimerais pouvoir rester en contact avec toi quand tu ne seras plus là. J'aimerais que tu me promettes de me faire un signe de l'au-delà. Un silence entendu accueille mes mots, suivi d’un regard. Doux, bienveillant. Deux yeux bleus qui plongent dans les miens, avant de me répondre : — Bien sûr. Je te le promets. Elle me tapote tendrement le poignet, me signifiant par le même geste qu’il est temps de revenir à notre émission. Sa tête se tourne vers l’écran. Elle sourit, alors que ma main d’enfant s’attarde dans la sienne. Mars 2009 Nouvelle-Zélande, île du Sud. Cela fait trois mois que j’explore ce pays, seule, à bord d’une vieille Ford qui me sert à la fois de moyen de locomotion et de logement. Ce voyage au bout du monde, c’est la réalisation d’un rêve d’enfant, une promesse de liberté ultime. Mon intention : confier les rênes à mon intuition, voir ce qu’il advient de la vie lorsque j’abandonne toute tentative de contrôle. Une aventure que je suis déterminée à vivre jusqu’au bout. Depuis quelques semaines, une voix m’accompagne. Des mots et des phrases que j’entends. Sortis de nulle part, n’appartenant à personne. La voix se manifeste à nouveau alors que je parcours une route secondaire, loin de toute habitation : « Tu fais fausse route ! Rebrousse chemin ! » Persuadée de suivre fidèlement la carte, j’ignore l’injonction, agacée. La voix insiste : « Fais demi-tour ! » Je ralentis ma course, irritée. J’ai pris soin de vérifier ma trajectoire avant de partir. J’ai tracé mon itinéraire au préalable et je n’en ai pas dévié. Je suis convaincue d’être sur le bon chemin. Tout en bougonnant intérieurement, je me rappelle cette promesse, faite avant mon voyage : celle d’écouter mon intuition ; quoi qu’il arrive, quoique me dise ma raison. Résignée, je reprends la route en sens inverse. À mon retour dans le village, je passe par un carrefour traversé quelques heures plus tôt. Face à moi, un panneau de circulation dont l’inscription m’avait échappé. Un frisson me parcourt l’échine lorsque je découvre, en grosses lettres blanches sur fond vert, le nom de ma destination initiale – à l’opposé de la direction que je viens de délaisser. Aussi stupéfaite qu’amusée, je poursuis mon chemin. Le ciel s’assombrit, m’indiquant qu’il est temps de trouver un endroit pour me garer. Au loin, l’enseigne lumineuse d’un camping se détache dans la pénombre. De larges conifères à la silhouette inquiétante confèrent une ambiance étrange à l’endroit. Je décide malgré tout d’y passer la nuit. Dans la salle de bain commune, une jeune femme m’aborde en allemand pendant que je fais ma toilette. — Tu voyages seule, non ? Je trouve ça génial ! Elle me regarde, l’air enthousiaste. Ses longs cheveux blonds sont ramenés en une tresse, accentuant son côté enfantin. Je prends le temps de me rincer la bouche avant de lui répondre : — Oui, depuis quelques mois. C'est une expérience incroyable ! — Je te crois sur parole ! Si j'osais, je ferais pareil ! J'adore voyager, mais je n'ai jamais trouvé le courage de partir seule. — Tu voyages avec des amis, alors ? — Oui ! Enfin, presque : j'ai rejoint un groupe de touristes. On parcourt le pays avec notre guide maori. Il est incroyable, tu devrais le rencontrer ! — C'est gentil, mais je ne compte pas m'attarder ici. — Ah, je comprends ! Il y a beaucoup de choses à voir ! Peut-être que nous recroiserons plus tard — Qui sait... Je la quitte en souriant, lui souhaitant une bonne nuit d’un signe de la main. Il est encore tôt lorsque j’entre dans la cuisine collective du camping, le lendemain matin. L’espace est presque vide, seul un homme y est affairé. Il me tourne le dos. Je n’ai aucune envie de lui parler, l’instant est trop matinal pour des échanges sans contenu. Je me contente d’un simple « Hello » et entame la préparation de mon petit-déjeuner. Pour une raison qui m’échappe, je ne peux m’empêcher de l’observer du coin de l’œil. Sa présence m’intrigue autant qu’elle me dérange. De taille moyenne, avec des cheveux noirs et la peau cuivrée, l’homme présente des traits exotiques me rappelant les visages croisés en Polynésie. S’agirait-il du guide maori évoqué par l’Allemande rencontrée hier soir ? La tête baissée et l’air maussade, il n’inspire pourtant pas vraiment la sympathie. Son « Hi » était aussi glacial que le mien et ma présence semble l’importuner. Poussée par une intuition que je ne m’explique pas, j’entame la conversation en anglais, malgré mes réticences. — Bonjour. Je m'appelle Saskia. Il me répond en maori, tout aussi récalcitrant. — Kia ora. Je m'appelle Tokhowa. Ses mains sont plongées dans l’eau savonneuse, j’attrape un linge de cuisine pour sécher la vaisselle entassée à sa gauche. Un geste spontané, qui semble l’apaiser. Les yeux rivés sur l’évier, il poursuit. — Je suis guide touristique. En ce moment, je fais découvrir Aotearoa à un groupe d’Allemands. Mais j’ai congé aujourd’hui. Son regard se baisse un instant avant de se reposer sur moi, l’air hésitant. Ses yeux sont d’un brun intense, profond. — J’ai prévu d’aller faire un tour plus tard… À nouveau ce regard sérieux, étrangement contrarié. Il expire longuement, avant de terminer sa phrase, un peu malgré lui. — … tu veux m’accompagner ? Tout me pousse à refuser sa proposition. Je suis au milieu de nulle part, dans un endroit inconnu, face à un homme dont je sens la réticence à me parler. Tout me pousse à refuser sa proposition, sauf mon intuition. Je lui réponds avant d’avoir eu le temps de réaliser ce à quoi je m’engage : — All right, avec plaisir. Dans sa voiture, en route vers une destination que j’ignore, la même pensée ne cesse de me tarauder : « Parle-lui, il sait quelque chose. » Incapable de trouver les mots pour en apprendre davantage, j’écoute Tokhowa, lancé dans un discours passionnant sur les croyances de son peuple. Ma gorge est sèche et je sens mon rythme cardiaque augmenter, en même temps qu’un sentiment d’urgence inexpliqué. « Parle-lui, Saskia ! — Mais pour lui dire quoi ?! » La jeep vient de s’engager sur un chemin de forêt. L’endroit parfait pour faire disparaître une touriste un peu trop candide. Pourtant, je n’ai pas peur. Je ne pense qu’à une chose, obsédante : trouver la question à cette réponse que je le sens détenir. Tokhowa me fait signe de le suivre. Arrivés au bord d’une rivière, il m’invite à m’asseoir à ses côtés, avant de reprendre son monologue : — J’ai passé la nuit dernière ici, près de l’eau. Tu vois cette montagne au loin ? Tant de touristes cherchent à la gravir, tous les jours. Quand je leur demande ce qu’ils ont vu, à leur retour, ils ne comprennent pas ma question. Ils me rétorquent : « Comment ça ? Je suis allé au sommet ! ». Mais ce n’est pas ce que je leur demande. À quoi sert d’escalader des montagnes, si c’est pour passer à côté de ce qui se trouve dans la vallée. Cette biche, qui est restée près de moi hier soir, le bruit du vent, la sensation de l’eau… La beauté est partout. Je l’écoute, tout en sentant les poils de mon corps se hérisser. Ma gorge se noue alors que se manifeste à nouveau cette intuition, si claire et pourtant impossible à formuler : l’homme sait quelque chose. Mais quoi ? Ses yeux sombres plongent intensément dans les miens, interrompant subitement mon questionnement intérieur. Je me fige sur place lorsque je l’entends prononcer la phrase suivante : — Ta grand-mère était une personne très spéciale, n’est-ce pas ? Aussitôt prise de sanglots incontrôlables, je m’effondre, entraînée par le poids de la tension qui quitte mon corps. — C’est elle qui t’a dit de faire demi-tour, hier. C’est elle aussi, qui t’accompagne, que tu entends. Elle me dit de te dire qu’elle t’aime et qu’elle est là, à tes côtés. Tu sais, je n’avais aucune envie de te parler ce matin. Si je l’ai fait malgré tout, c’est parce qu’elle me l’a demandé quand tu es entrée dans la cuisine. Elle m’a dit : « C’est elle, emmène-la au bord de la rivière, parle-lui ! » Tout d’un coup, tout fait sens : ce voyage, la sensation d’être accompagnée, cette certitude d’être protégée. Les larmes ne cessent de couler. Emportées par la rivière, témoin de ce moment inouï, elles poursuivent leur chemin loin de moi. Bouleversée, incroyablement soulagée, je ne suis plus que ces flots, qui émergent, et ce corps, qui se relâche. Submergée par un sentiment de gratitude incomparable, ma pensée se résume à un seul mot, dont chaque cellule de mon corps semble être imprégnée : « Merci. Merci. MERCI. » Nouvelle-Zélande, île du Sud. Quatre ans et trois mois après la mort de ma grand-mère. © 2020 Anouchka Nyssen Écrivain des Mémoires – Tous droits réservés.